J’espère que cet extrait vous incitera à vous procurer Black Jack et venir “piquer une jasette” à un des deux lancements!
Chapitre 1 – Las Vegas, NV – Mardi 7h00 (Heure locale)
Sous les rayons impitoyables du soleil du Nevada, l’homme entra avec sa Lincoln MKS blanche dans un stationnement extérieur presque vide situé derrière le Caesars Palace. Les pneus mordaient dans l’asphalte brûlant noir de jais, et la voiture vint s’immobiliser parfaitement entre les deux lignes peintes d’un blanc encore immaculé. Il mit la voiture en position neutre, engagea le frein à main et éteignit le moteur de deux cent soixante chevaux. Il ajusta ses Ray-Ban et exposa ses dents tout aussi blanches que les lignes du stationnement pour s’assurer que son déjeuner n’avait pas laissé de dépôts gênants. Son sourire symétrique étant satisfaisant, il agrippa ensuite sa tasse de café Starbucks qui reposait dans le compartiment entre les deux sièges de cuir, empoigna le sac à bandoulière contenant son ordinateur portable et s’extirpa du véhicule.
En ouvrant la portière, il eut un vif mouvement de recul, causé par la chaleur étouffante de l’air ambiant. Le contraste entre la température extérieure et l’air climatisé de sa voiture de luxe était si violent, qu’à chaque fois, c’était comme s’il recevait une gifle en plein visage. Même après deux ans à vivre au coeur du désert, il n’avait pas encore réussi à s’y habituer. Il faisait tellement chaud – et ce malgré le fait qu’il n’était que sept heures du matin – que le simple fait de marcher du stationnement jusqu’au casino Le Mirage, endroit où se situait son bureau, le mettait en sueur. Avant d’entrer et retrouver le confort de l’air frais de l’édifice, il jeta la cigarette qu’il tenait dans ses lèvres dans le cendrier fixé au mur, tout près de la porte. Une autre journée qui débutait dans la jungle qu’était devenue la ville de Las Vegas.
Mise au monde par Elvis et couronnée par le Cirque du Soleil, la ville du péché était encore endormie, assommée par les vapeurs d’alcool, les lignes de coke, les danses nues et les parties de poker de la dernière nuit. Et ce soir, la grande roue de la débauche reprendrait du service. Le tout Las Vegas se mettrait sur son trente-six, enfilant ses plus beaux habits et ses paillettes affriolantes, composé de ses lumières innombrables, ses spectacles à grand déploiement et ses constructions majestueuses.
Elle entraînerait dans le vice et la luxure le touriste naïf qui oserait y mettre le pied, l’étourdissant de ses mille et un atouts, pour ensuite lui faire perdre la tête. La ligne entre la richesse et la détresse était mince, et se balader au coeur de Las Vegas sans en être pleinement conscient pouvait s’avérer un jeu très dangereux. Il était si facile de poser le pied à côté du fil et de perdre l’équilibre.
Le plus grand terrain de jeux pour adultes du monde ne retrouverait véritablement ses esprits qu’en milieu d’après-midi, alors que les fêtards et touristes reprendraient du service, après avoir cuvé leur vin avec plus ou moins de succès. Ils marcheraient des heures sous un soleil de plomb, flambant des dollars qu’ils n’avaient pas et se baladant d’hôtels en casinos, pour se laisser impressionner par l’audace et la démesure qui définissaient si bien cette ville artificielle. Ils fréquenteraient les nombreuses boîtes de nuit et clubs de danseuses, en espérant décrocher le gros lot, trouver la perle rare et noyer leurs problèmes dans l’alcool qui coulerait à flots. L’argent, la bière et les femmes. Le triumvirat de Las Vegas.
Toute cette folie nocturne plaisait bien à l’homme à la Lincoln, car cela lui permettait de débuter sa journée de bonne heure, sans avoir à se taper les embouteillages monstres que l’on observait normalement à l’heure de pointe du matin dans les autres métropoles d’Amérique.
Autrement, il n’aimait pas particulièrement Las Vegas. En fait, il n’aimait pas jouer. Il détestait les casinos. Il trouvait idiot de dépenser des fortunes aussi colossales dans de vulgaires jeux de hasard. Quand on s’attardait aux probabilités mathématiques, on devinait rapidement l’ampleur de l’arnaque. Il avait plutôt choisi Las Vegas pour ses quarante millions de visiteurs annuels, pour ses réceptionnistes d’hôtels peu enclines à poser des questions, et parce que devenir quelqu’un d’autre y était presque un sport national. En tout cas, il en avait fait le sien. Le seul point positif qu’il avait trouvé à Las Vegas – et c’était également la raison pour laquelle il y avait élu domicile – c’était qu’elle lui permettait de changer d’identité plus aisément. Ici, on ne posait pas trop de questions, si on avait l’argent nécessaire pour faire taire.
Comme tous les matins depuis deux ans, il avait quitté sa demeure et emprunté l’autoroute I-15 nord, prit la sortie pour la Frank Sinatra Drive, petite artère secondaire qui naviguait derrière les casinos situés du côté ouest du Las Vegas Boulevard.
Il avait trouvé ce bureau dans le complexe hôtelier du Mirage sur un site Internet qui louait des espaces à bureaux en faisant quelques recherches sur des sites spécialisés en la matière. Les fenêtres étaient grandes et les bureaux bien éclairés. Il avait demandé et obtenu un bureau qui donnait sur le côté est de l’édifice, évitant ainsi que le soleil de l’après-midi ne transforme son espace de travail en véritable fournaise.
Aménagé peu après son arrivée dans le désert, son bureau faisait l’envie de tous ses concurrents, qu’il avait bien évidemment invités un par un pour les impressionner. Après avoir effectué un court voyage en ascenseur qui menait au quinzième étage, les portes s’ouvraient sur un long couloir en tapis rouge, avec des murs beiges.
À chaque deux mètres, une toile de Monet – son peintre préféré – agrémentait le décor et ajoutait à la prétention qu’il avait voulu donner à l’endroit. Tout au bout du couloir, à gauche, il y avait une immense porte vitrée qui n’était munie que d’une poignée en acier chromé. Un écriteau de même couleur était placé à la hauteur des yeux. On pouvait y lire, en lettres engravées :
Black Jack inc.Public Relations Specialist
Il se nommait maintenant Jacques Blackburn. Il détenait un diplôme d’études supérieures en relations publiques, possédait une voiture de luxe, une grande maison dans la banlieue sud de Las Vegas, et faisait l’envie de tous ses concurrents. Il avait obtenu du succès depuis ses tout débuts, et les clients se bousculaient aux portes. Des vedettes de la musique, du sport et de la télévision quémandaient ses services pour refaire leur image auprès du grand public. Que ce soit après une relation extraconjugale ou une arrestation pour possession de drogue qui avait éclaté au grand jour, on s’arrachait les services de la boîte la plus en vogue à Vegas : Black Jack inc. En près de deux ans, il était devenu un puissant faiseur d’images, avec une réputation en béton.
Et malgré ce que tous ses concurrents et ses employés pouvaient penser, son meilleur client n’était pas une vedette connue, une chanteuse populaire un peu trop portée sur la boisson ou un sportif avec des déviances sexuelles bizarres et incontrôlables. Son meilleur client, c’était lui-même.
Car il ne se nommait pas Jacques Blackburn. Il ne possédait aucun diplôme en relations publiques, même s’il avait bien étudié dans le domaine durant ses jours universitaires. Il n’était pas un carriériste canadien venu faire sa renommée et gonfler sa fortune personnelle au pays de l’Oncle Sam. Il était un homme ordinaire poussé par un désir de vengeance qui dépassait les limites du terme lui-même. Il avait changé son identité, sa carrière, tout. Il avait fait table rase sur son passé – ou du moins ce qui en restait – et recommencé à zéro, avec pour seul et unique but de réparer une profonde injustice.
Son plan était si méticuleusement échafaudé que sa proie ne verrait rien venir. Elle serait comme ces touristes crédules qui débarquent sur le tarmac de l’aéroport McCarran et qui se projettent déjà millionnaires, levant le nez pour humer l’odeur des billets verts qui sont censés couler à flots dans la métropole du Nevada. Non, sa future victime ne verrait jamais rien venir.
Il remonta ses verres fumés sur le dessus de sa tête, salua sa secrétaire d’un signe de tête à peine perceptible et s’enferma à clé dans son immense bureau. Au moment où il déposa sa mallette sur sa table de travail, son téléphone portable vibra. Il mit la main dans la poche intérieure gauche de son veston gris et regarda l’afficheur. Il sourit. C’était le coup de téléphone qu’il attendait depuis si longtemps déjà.
Il s’installa confortablement dans le petit canapé deux places situé sous la grande vitrine qui donnait directement sur le désert. Blackburn posa ses deux pieds sur la petite table à café en acajou et appuya sur le bouton qui lui permettait de débuter la conversation. Un sourire diabolique se dessina sur ses lèvres.
Le grand jour approchait enfin.
L’heure de la vengeance avait sonné.
Mathis Beauregard serait bientôt mort et enterré.